Le moulin d'Erbisœul

Note préliminaire : les images peuvent être agrandies en cliquant dessus


    Autrefois, les fermiers d'Erbisœul étaient obligés d'aller moudre leurs grains au moulin à eau de Jurbise et devaient alors payer un droit de mouture au comte d'Egmont qui en était propriétaire. De plus, quand survenait une trop grande sécheresse et que le ruisseau ne donnait plus suffisamment d'eau pour faire tourner la roue, il leur fallait alors aller jusqu'à Lens. Au milieu du 18ème siècle, sous la pression de ses fermiers, le mayeur d'Erbisœul adressa une requête à l'abbaye de Ghislenghien dont dépendait le village afin d'obtenir l'autorisation de construire un moulin sur la « couture du Masty », prairie située au nord-ouest de l'église, en bordure du chemin de Baudour.
    Marie d'Esclaibes d'Hust, qui était alors abbesse de ladite abbaye, accueillit favorablement cette demande et, le 30 juin 1767, octroi fut accordé pour l'érection d'un « moulin à moudre grains ».
Extrait de la carte de Ferraris "Casteau" (fin 18ème siècle)

     Pour exploiter un moulin, il faut bien entendu un meunier. Or, on ne s'improvise pas meunier du jour au lendemain, surtout quand il s'agit en plus de construire un moulin. Aussi le choix de l'abbesse, en accord avec les autorités locales, se porta-t-il sur une famille dans laquelle on était meunier de père en fils depuis plusieurs générations : les Thésin, du village de Wannebecq.
     C'est ainsi que le 3 juillet 1767, Antoine Grégoire Joseph Thésin, né à Wannebecq le 12 mars 1730, fils d'Antoine (1696-1776) et de Jeanne Vanhegle (1693-1777), se voit confier la responsabilité de bâtir et d'exploiter un moulin à vent. Il sera fait en bois et sur pivot, et il sera en outre doté de meules pour le brais à brasser, ainsi que pour les aliments des animaux, et ces meules devront être dissociées de celles de pierres bleues pour le froment.

On appelle brais (ou brai), l'orge broyée pour la fabrication de la bière. N'oublions pas qu'Erbisœul a accueilli la brasserie Gantois (voir notre article La Cense d'Erbisœul.)
Le moulin à vent d'Erbisœul - dessin réalisé d'après description.

     L'année suivante, le 12 octobre, Antoine épouse à Wannebecq Marie-Thérèse Delestrée (parfois écrit "Delestray") qui lui donnera huit enfants : cinq garçons et trois filles.
     Leur premier est un garçon, Charles Joseph, il naît le 6 juin 1770. L'année suivante, le 4 septembre, Marie-Thérèse donne naissance à une fille, Marie Caroline Benoîte.
     Le 7 juillet 1773, un deuxième garçon vient au monde : Job Joseph.
     Puis de nouveau une fille, Philippine Ghislaine, le 12 juillet 1774.
     1775 sera un année de répit pour Marie-Thérèse mais cette année-là sera à marquer d'une pierre noire : l'aîné, qui a alors 5 ans, meurt le 21 avril.
     Le 9 avril 1776, Marie-Thérèse accouche de jumeaux : Charles et Liévin.
     En 1777, le 29 octobre, Pierre Joseph vient agrandir la famille. Il ne vivra que quelques mois et meurt le 11 février 1778.
     Enfin, le 2 juin 1779, Bernardine Désirée Thérèse sera la "petite dernière".

     Nous devons ouvrir ici une parenthèse.
    Dans les registres paroissiaux, à l'occasion des naissances de plusieurs enfants d'Antoine et de Marie-Thérèse, Antoine est qualifié de meunier d'Erbisœul et de Jurbise. Si Erbisœul ne pose pas de problème, par contre nous n'avons trouvé aucune trace d'Antoine Thésin comme meunier à Jurbise. Si l'indication du curé est correcte, il est pratiquement impensable qu'il s'agisse du moulin à eau de Jurbise car le comte d'Egmont ne devait pas voir d'un bon œil ce meunier qui le privait d'une partie de ses revenus. Ce serait donc le moulin de la rue de Soignies (actuelle rue du Moustier) à propos duquel nous n'avons presque pas de renseignements.
     Par contre, ce qui est certain — nous en reparlerons plus loin — c'est que les Thésin seront aussi meuniers du moulin à eau d'Erbaut, situé à la rue du Plouys.


     Dès leur plus jeune âge, les trois garçons, Job, Charles et Liévin, sont formés par leur père au métier de meunier et, peu à peu, Antoine se retire et confie le moulin à ses fils.
     Tout se passe bien jusqu'en 1810.
     Les premiers mois de l'année sont marqués de rose. Quand, le 2 mars de cette année-là, Job épouse à Mons Marie Nathalie Brison, originaire de Haine-Saint-Pierre, il décide d'abandonner le métier de meunier pour devenir cabaretier et s'installer à Mons. Il laisse le moulin à ses frères.
     Mais l'année 1810 ne finira pas aussi bien qu'elle a commencé : cinq mois après son mariage, Job meurt accidentellement le 20 août à l'âge de 37 ans. Le chagrin emporte sa mère le 29 octobre suivant et Antoine ne lui survivra pas : il meurt à la veille de Noël, dans sa maison située au n° 11 du « vieux grand chemin de Mons » à Jurbise le 24 décembre 1810 . Il avait 80 ans.

On peut voir sur les anciennes cartes (Vandermaelen et Popp) qu'il n'y avait pas d'habitation pour le meunier à proximité du moulin d'Erbisœul, ce qui explique qu'Antoine Thésin a habité à Jurbise et que son fils Liévin (qui, comme nous allons le voir, lui a succédé comme meunier) résidait à Masnuy-Saint-Pierre.

Extrait du plan de Christian Popp - fin 19ème siècle


Á remarquer que le chemin qui conduit à Erbaut a été changé de place (cf. la carte de Ferraris). Il est à présent dans la continuation du chemin qui vient d'Herchies.

     Il ne reste donc plus que deux garçons, Charles et Liévin, pour s'occuper des moulins d'Erbisoeul et d'Erbaut. Qu'est devenu Charles ? Nous l'ignorons. Le dernier document dans lequel nous avons trouvé sa trace est la déclaration de décès de son père : c'est Charles qui est venu faire cette déclaration à la commune. Ensuite, plus aucune mention de lui ni à Jurbise, ni dans aucun village environnant.
     En 1811 donc, Liévin a 35 ans. Il est dans la force de l'âge quand il prend la succession de son père aux moulins dont il partage la propriété avec sa sœur Bernardine. Le 10 avril 1802 — il faudrait dire le 20 germinal de l'an X, puisqu'on était alors sous l'occupation française ! —, il avait épousé une jeune fille d'Erbisœul, Amélie Malbrenne. Amélie avait donné naissance l'année précédente à une petite fille, Julie, que Liévin reconnaît le jour de son mariage avec Amélie. Le couple s'installe à Masnuy-Saint-Pierre et c'est là que naissent, le 30 septembre 1804, un garçon, Liévin et, le 1er février 1808, Charlotte. Lucie et Charlotte seront les arrière-grands-mères respectivement de Liévin Thésin, prêtre et résistant, et du lieutenant-colonel d'aviation Joseph Daumerie, dont nous avons déjà parlé dans notre article sur la « Chapelle Dawant »
     Malheureusement, le 10 juillet 1820, le jeune Liévin meurt accidentellement. Il avait 17 ans et travaillait déjà avec son père. C'est lui qui aurait dû lui succéder. En 1824, Julie, la fille aînée, met un enfant au monde : il se prénommera Liévin comme son grand-père et comme son oncle décédé. Julie n'étant pas mariée, l'enfant portera le patronyme de sa mère : Thésin. Julie ne se mariera que 15 ans plus tard à Jurbise, le 29 mai 1839, avec Alexis Ysabeaux.
     Liévin I met tous ses espoirs dans ce Liévin III et, dès son plus jeune âge, lui apprend le métier. Malheureusement, le petit Liévin n'a que 10 ans quand son grand-père meurt, le 20 février 1834.
     Bernardine qui reste seule propriétaire des moulins, est mariée depuis le 16 avril 1806 avec Florent Joseph Dubois (1774-1855). Florent est vétérinaire, et il est le fils de Benoni Dubois (qui a été bourgmestre d'Erbaut). Être propriétaire est une chose, être meunier en est une autre. Ni Bernardine ni son mari ne le sont. Il faudra donc engager des ouvriers-meuniers pendant quelques années, tant à Erbisœul qu'à Erbaut, en attendant que leur petit-neveu soit suffisamment solide pour exercer ce dur métier, ce qu'il fera quelques années plus tard, mais il ne sera jamais propriétaire ni du moulin d'Erbisœul, ni de celui d'Erbaut où il va habiter après son mariage, le 22 janvier 1851, avec Lucie Dubois, une petite-cousine de Florent, née à Erbaut le 4 septembre 1826.
     Quand Bernardine meurt, le 28 janvier 1858 , trois ans après son mari, c'est sa fille Victoire qui devient propriétaire des deux moulins (pour de plus amples informations sur Victoire Dubois, voir notre article déjà cité plus haut, la «Chapelle Dawant»), et ce sont les fils de Liévin et de Lucie qui en seront les meuniers : Alfred, né le 2 février 1850 , et Liévin, né le 26 novembre 1851. Alfred Thésin épousera Olympe Dubois, une autre petite-cousine de Florent.
     Lorsque Victoire Dubois meurt le 6 mai 1891, elle est sans descendants. Le moulin est alors vendu à Alexandre Lefebvre, originaire de Ghlin. Il sera le dernier meunier d'Erbisœul et le moulin sera démoli en 1931.
     Quant à celui d'Erbaut, son dernier meunier fut Léon Demarbaix qui était encore en fonction vers 1931. Il a été remplacé par des cressonnières toujours présentes aujourd'hui.

Emile Pequet.




     Un peu de poésie

     Odon Vanderkel m'a un jour donné un poème en patois écrit en son temps par Ernest Lefebvre, un des fils du dernier meunier d'Erbisœul.
     Ce poème, manifestement incomplet, je l'ai soumis à Ruddy Leclercq, dit Talibu, qui a gentiment accepté de m'aider. Je l'en remercie.
     Nous avons tenté de le compléter en respectant au mieux l'idée de l'auteur. Le voici :

Dj'ê toudis d'vant mès zîes, dominant l'pèyisâche,
nos bon vieûs moulin d'bos, dëmonté èt vindu.
Dje r'vwâs co, dins lès êrs sès grands volants stindus,
montant chaque à leu tour chambouler lès nuâches .

Dje më r'vois co grimpant l' èscayér dësfindu,
pindant quë, souriant, ëm papa m'incourâche
ê m’përdant dins sès bras pou monter à l'étâche,
admirant tout l'canton dins l'horizon spardu.

Èt quand dj'astou bî scran, i m'couchoût sus lès sacs,
rêplîs d’farène èt louyîs avé ‘ne grosse fichèle,
pou mi wétî tournér lès grandes manivèles.
qui chuflinent′ ôs alintours apeûrant lès vakes.

Ramonch'lant mès souv’nîrs, dj'ê trêné mès vieûs pas,
Dj’é rintindu l’concert quand i tournoût ses êles
èt dj'ê sté, su l'patûre avé mes aquarelles,
restoquî dins s'coron ël moulin de m' Papa.


Si quelqu'un possède le poème original ou d'autres poèmes d'Ernest Lefebvre, nous sommes évidemment très intéressés. Merci de nous les communiquer.


    En supplément, voici une vidéo montrant le fonctionnement interne d'un moulin.


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